This interview is in French, English version here.

Nous avons publié la première partie de l’interview de Justice réalisée par Arno Baudin il y a peu, nous sommes ravis de vous faire profiter de la deuxième partie de cet intrigant échange.

Arno Baudin: Est-ce que vous compensez votre manque de technique pour des idées, des concepts forts? Faites vous du « low-tech» un parti-pris?
Xavier de Rosnay: Ce qu’on fait me semble être en même temps très « hi-tech » et très « low-tech ». Par exemple les instruments qu’on utilise en studio, c’est un mélange de choses qui coûtent 90$ et qui ont une fonction très particulière, et des instruments qui coûtent 100 fois plus cher. Je pense pas que ça serve de faire « low-tech »pour faire « low-tech ». Pour pouvoir dire «c’est fait avec rien». Je pense que ça sert à rien d’être complètement « hi-tech » non plus. Il y a des bonnes choses dans l’un et l’autre. Et que ce soit en studio ou sur scène, on ne va pas s’en priver. Plus que « low-tech » , je pense qu’on fait les choses de façon minimale.

AB: Qu’entendez-vous par faire une musique simple pour provoquer des émotions simples. Vision pop warholienne? Simple en apparence et qui demande énormément de travail pour n’avoir «l’air de rien»? Une pop à différents niveaux de lecture?
XdR: Que ce soit en musique, en design de meuble ou en cinéma, ça demande souvent énormément de boulot pour obtenir quelque chose qui a l’air d’avoir été fait simplement et sans effort. Parfois il faut passer des mois, des années à affiner quelque chose pour obtenir un résultat simplisme. ça n’empêche pas que le processus soit long et compliqué. Et ça, personne d’autre que nous ne doit le savoir. Quand je vois un groupe sur scène, quand j’écoute un disque ou que je vois une peinture, j’ai jamais envie d’imaginer que ça a été laborieux. J’ai toujours envie d’imaginer que ça a été fait hypernaturellement, rapidement, facilement ; que c’est presque une transformation instantanée d’une idée en un médium. Pour ce qui est de la pop, j’en pense pas grand chose parce que j’en écoute pas beaucoup. Je trouve ça un peu condescendant de dire que tu fais de la musique à plusieurs niveaux. ça veut dire que tu penses que tu t’adresses à une partie du public qui est idiote, qui de toute façon ne pourra pas comprendre ce que tu fais, et à une autre partie du public qui sera plus érudite et plus à même de comprendre les choses que tu veux dire. Je pense que par essence l’art a toujours plusieurs niveaux de lecture. Que chaque personne va entendre ou voir quelque chose de différent suivant son expérience, ses références, son âge, son milieu social, son pays, son sexe. Donc la lecture à plusieurs niveaux se fait naturellement. Après, la différence entre ce qu’on appelle la pop à plusieurs niveaux de lectures et la pop à un seul, c’est juste le « craft ». Dans « Rihanna» il y a un seul niveau de lecture parce que c’est tout simplement pas des bonnes chansons. Dans Les « Beach Boys »,  il y a plusieurs niveaux parce que, bien qu’ils aient fait une musique hypersophistiquée et très sensible, elle a embrassé un très large public, et ça c’est génial. Mais je ne suis pas sûr qu’en écrivant ses morceaux, Brian Wilson c’est dit « ok, il faut que les neu-neux puissent comprendre ce que je fais,  mais en même temps je fais un peu plus compliqué pour les érudits». Je pense que c’est plus simple que ça en fait. La bonne pop, elle est toujours à plusieurs niveaux de lecture puisqu’elle parlera vraiment à tout le monde ; elle sera vraiment universelle. En fait, ce qui est universelle c’est pas seulement ce qui plaît aux idiots ; c’est ce qui plaît à tout le monde. Et c’est çà la différence entre la pop nulle et la pop de qualité.

AB: Aviez-vous une vision claire du projet « Justice », ou les choses se passent-elles de façon organique?
XdR: C’est difficile de dire ce qui est la part de spontané et la part de réfléchi dans ce qu’on fait. De nouveaux, je pense que c’est un mélange des deux. On a quand même une vision assez précise de ce qu’on veut faire depuis le début, mais on se laisse la possibilité de changer d’avis. On ne fait rien de façon dogmatique. Je pense que c’est toujours intéressant de conceptualiser un peu ce qu’on fait au moment de commencer à bosser ; mais le risque est alors de perdre un peu le côté «émotion pure de la musique» et de faire de la musique chiante. Parfois, il faut pas hésiter à juste laisser de côté les concepts et les dogmes, et faire ce qui est bon pour le projet.

©Karl Hab

AB: Comment gérez-vous ce gros contraste entre longue période de studio, et puis longue tournée? Autarcie et puis bain de foule?
XdR: ça se fait de manière naturelle et c’est parfait. Faire une pause de trois ans dont un an et demi en studio ça nous donne envie de remonter sur scène. Pendant ces trois années, on a eut le temps de réfléchir à ce qu’on allait faire, et surtout, ça nous donne envie de le faire. Puis, passer un an sur scène, ça nous donne envie de retourner en studio. L’un alimente l’autre et ce serait plus compliqué si on devait mener les deux en parallèle. On a une chance énorme de pouvoir faire l’un et l’autre et jamais en même temps ; de pas être obligés de travailler sur la route pour sortir un disque tous les ans. Du coup, on a toujours envie de faire l’un ou l’autre. Là, on meurt d’envie de retourner en studio : la scène nous a donné pleins d’idées.

AB:
Comme la précédente tournée avec Romain Gavras, aviez-vous encore un réalisateur qui vous suivait pour celle-ci?
XdR: Non, le documentaire qu’on a fait ( « Justice: A cross the universe ») c’est le genre de truc qu’il faut faire une fois. Ce serait difficile de refaire quelque chose d’aussi drôle. Enfin, … que, nous, on trouve hyperdrôle encore maintenant. Donc on préfère ne pas le refaire.

AB:
Vous finissez la tournée par un retour aux Etats-Unis?

XdR: On voulait finir la tournée avec quelque chose de fun. Et les Etats-Unis, le Canada, le Mexique, l’Amérique du Nord en général, c’est unique. C’est pas pareil que de tourner en Europe. Il y a une variété de situations, de villes, de climats, d’environnements, de gens et de cultures …  Faire un tour d’Amérique du Nord,  c’est comme faire un tour du monde en trois semaines. On voulait finir par ça : c’est une belle clôture de tournée …

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