© Neil Bedford.

Depuis 2004 le magazine indépendant Sang Bleu mélange culture du tatouage, mode, art contemporain et photographie. Aujourd’hui, en plus du magazine, Sang Bleu est devenu une maison d’édition et une plate-forme pour des projets curatoriaux

East River Tattoo, Brooklyn NYC. 17 Juillet 2011.
Minuscule pièce, murs couverts de dessins et croquis sur papier calque. Table en inox sur laquelle sont méticuleusement rangés encres, dermographes et gants en latex.
Entretien avec Maxime Buechi, tatoueur, fondateur de la maison d’édition Sang Bleu, éditeur des magazines Sang-Bleu et Novembre, graphiste, typographe (B+P Swiss Typefaces), et anciennement professeur à l’ECAL.

Arno Baudin: Ton esthétique n’est pas vraiment dans la tradition du style international suisse, quelles sont tes influences? Une envie de design plus émotionnel?
Maxime Buechi: J’ai été formé au graphisme suisse, mais j’ai toujours été également intéressé par la figuration, l’émotion, l’expressivité. Je suis plutôt de culture latine, j’ai besoin d’une sorte de mélange de choses. Je reste attaché à certains aspects du graphisme helvétique, un esprit de la fonction, une émotion malgré une esthétique minimaliste, mais je pense que je m’associerais plutôt à une école anglo-saxonne, dans laquelle je me suis vraiment reconnu au moment où je bossais à Londres, et au design hollandais qui m’a beaucoup marqué pendant mes études. Il y a dans l’approche hollandaise un souci du concept, chose qu’il y a très peu en Suisse où on est plus proche de l’idée de service, de graphique fonctionnel uniquement, voir de l’artisanat. Cela ne rencontrait pas totalement mes aspirations artistiques. La plus grande révélation que j’ai eue, où j’ai retrouvé tous les éléments que j’aimais, c’est quand j’ai découvert Re-Magazine de Jop van Bennekom. C’était à la fois un contenu éditorial génial, formellement très poussé, un graphisme excellent et un réel projet qui ne s’adressait pas seulement au petit monde des graphistes. J’ai toujours voulu inscrire le design dans une approche sociale globale, ne pas m’adresser qu’aux gens de la profession. Même si au final Sang Bleu et Re-Magazine ne se ressemblent pas du tout, ce magazine a été une révélation de ce que je voulais atteindre. Mon esthétique est donc un mélange de l’approche conceptuelle et constructiviste hollandaise, du design classique éditorial suisse, de la culture anglo-saxonne, du fanzine photocopié, le tout appliqué à un moment qui m’a paru pertinent à l’univers du tattoo.

Novembre magazine, numéro 2.

A: C’était un choix «calculé» la thématique du tattoo ou une continuité logique dans ta démarche?
M: Disons que c’était un choix réfléchi, mais pas calculé. J’étais dans cette culture à l’époque, j’en comprenais les enjeux et j’ai senti qu’il y avait quelque chose à faire avec ça. Je ne me serais pas lancé dans quelque chose qui n’avait pas de potentiel, pas plus que dans quelque chose qui n’aurait pas été une pure projection de qui j’étais.

A: Quand tu dis que c’est un magazine sur les gens tatoués plus que sur le tattoo, que tu veux dire exactement?
M: Je veux dire que personnellement, je ne juge un tattoo qu’en fonction de son contexte, et son contexte avant tout, c’est son porteur! Un même motif peut être bon ou mauvais, ou plutôt « juste ou faux » et c’est ça qui m’intéresse. Le processus de création d’un bon (beau) tattoo. Car au fond, ce qui me passionne c’est l’Humanité: les individus, leurs histoires, leurs passions, leurs esprits.

A: Tu as fait des études de sociologie aussi?
M: Avant l’ECAL, j’ai fait un cursus de 3 ans en psycho. La psychologie elle-même ne me passionnait pas tellement j’ai donc pris beaucoup de cours liés aux sciences humaines. Ce n’était vraiment pas une erreur de parcours, j’en ai retiré énormément.

Tattoo on Arno’s arm © Maxime Buechi.

A: Comment s’est passé ton apprentissage et, de façon plus générale, comment se passe la transmission du savoir-faire dans le tatouage?
M: C’est un des aspects que je trouve fascinants dans le tattoo. C’est une des rares cultures qui, excepté pour les mesures d’hygiène, n’est pas encore contrôlée. Il n’y a pas d’école, tout est entièrement autorégulé. Certains s’achètent des machines, récoltent quelques infos en passant du temps avec des tatoueurs et commencent comme cela, ce qui n’est pas l’idéal. D’autres le font de façon plus «traditionnelle» en étant pris comme apprenti chez un tatoueur. Moi j’ai eu la chance d’être apprenti chez un tatoueur iconique, avec tout ce que ça a d’humiliant et de fascinant en même temps! L’apprentissage s’est passé de manière inhabituelle, car j’étais moins jeune que beaucoup de gens qui commencent, et en plus je continuais à faire beaucoup de choses à côté en plus. J’ai donc probablement pris un peu plus de temps qu’un « jeune » qui se lance à 18 ans et qui n’a que ça à faire, mais je l’ai pleinement intégré à mon « gesamtkunstwerk »

A: Est-ce que tu vois une forme de fétichisme dans le design?
M: Oui clairement! Au sens général, le design demande tellement d’attention qu’on en vient naturellement à le voir comme un objet (de désir?) « en soi ». Et moi, je suis naturellement « geeky », je me passionne pour des choses détachées de leur contexte. Mais après, je m’applique toujours à les y remettre…

A: Une date pour la sortie du prochain magazine Sang Bleu?
M: Novembre 2011.

Retrouvez la première partie de cette interview ici.