Installé à New York depuis quelques mois, Greg Cerrone a décidé de prendre un nouveau départ dans la grosse pomme. DJ-producteur, il mixe dans le monde entier, en particulier en Europe, mais il est venu conquérir les Etats-Unis avec sa musique club.
Base : Comment as-tu commencé dans la musique ?
Greg Cerrone : J’ai commencé il y a une dizaine d’années. Au départ, je ne voulais pas me lancer dans la musique, peut-êtreinconsciemment à cause de mon père. Donc je faisais du théâtre à l’époque. Mais je produisais aussi de la musique dans le studio d’un ami la nuit. Comme je sortais en club tous les soirs, je me suis rapidement intéressé au milieu des DJs. J’ai d’abord mixé dans des soirées organisées par des amis. Et progressivement, je me suis consacré complètement à la musique. J’ai pris un agent pour organiser mes dates. Puis, j’ai appris le business dans un label pendant cinq ans. En 2005, j’ai monté mon propre label « On The Air Music » pour sortir mes propres disques sous mon nom. Avant, j’avais sorti des tracks mais pour d’autres personnes. A cette époque, je passais ma semaine au label et au studio. Et j’allais mixer le week-end. J’ai aussi sorti des disques d’autres DJs et je voulais les développer. Mais ça prend beaucoup de temps. J’espère qu’un jour, j’aurais le temps et les ressources pour pouvoir me le permettre. J’aimerais même produire pour des artistes. J’ai également géré la partie communication car je n’avais pas de contrat d’artiste avec une maison de disques. Donc je faisais appel à des gens extérieurs pour faire la promotion radio, TV, club, vidéo en France et à l’étranger. Mais aujourd’hui, j’ai voulu repartir à zéro à New York. J’ai la chance d’avoir la double nationalité, je me devais de tenter l’aventure. J’avais surtout besoin de changement, de vivre différemment, de rencontrer et de collaborer avec de nouvelles personnes. J’ai fait le choix de mettre mon label à Paris en sommeil pour le moment afin de me recentrer sur la musique. Maintenant je passe mes journées à faire de la production. C’est long ! Et j’apprends encore tous les jours ! Après on verra ce qu’il se passera pour moi.
B : Pourquoi un nouveau départ à NY ?
GC : Le monde, le business, la musique ont totalement changé. La musique club est devenue plus importante aux Etats-Unis qu‘en Europe. La France, l’Angleterre, l’Espagne (hors Ibiza) ont contribué au succès de cette musique mais elle s’y essouffle. Les clubs électro comme Ministry of Sound à Londres, fonctionnent toujours mais ne sont plus aussi populaires. En France, il reste peut-être 6 clubs électro contre une trentaine il y à peine 3 ans. Je me suis peut-être tout simplement lassé, mais aux Etats-Unis le potentiel est « huge » ! Les grandes villes sont plus nombreuses, avec de superbes et immenses clubs house où le public vient pour s’éclater car c’est nouveau ! Puis j’ai l’impression que les gens ont plus envie de travailler et de réussir ici. Je suis un peu dur vis-à -vis des français mais je ne ressens pas toujours la même motivation chez eux. Les américains savent créer des opportunités et les saisir. Aujourd’hui, il faut compter sur l’Amérique du Nord et du Sud, où ils consomment énormément de musique. Et demain, à mon avis, on sera amener à aller de plus en plus souvent en Inde, où ils organisent des festivals gigantesques ou en Chine. On y trouve une vraie scène électro avec des villes comme Hong Kong ou Shanghai. On le ressent avec le public, qui connaît le morceau club du moment avant qu’il passe à la radio quelques mois plus tard. Ma meilleure date l’année dernière, c’était le nouvel an au Brésil par exemple. J’ai joué à 6h du matin et les gens ont continué à danser jusqu’à midi. Je pense réellement que les Etats-Unis sont le marché du futur, voire déjà d’aujourd’hui !
B : Comment définirais-tu la musique « club » ?
GC : C’est de la musique qu’on entend en club, pas à la radio. Mais dans certains cas, elle peut être diffusée en radio après quelques temps. Au départ, un morceau ne peut être uniquement joué qu’en club avant de passer à la radio. Par exemple, « One » des Swedish House Mafia, dernier tube club, a été diffusé sur toutes les radios dance l’été dernier. La première fois, je l’avais entendu à la Winter Miami Conference en mars 2010. Le track a été joué pendant deux mois par les plus grands DJs du monde, puis par les autres et enfin diffusé à la radio environs 4 mois après. Le clubbing avec la musique électro est assez nouveau ici. Même si les clubs à New York sont nombreux, je n’en considère réellement que 5 comme des clubs house / électro et le reste, ce sont des discothèques généralistes. Au Pacha NYC, les DJs jouent des tracks club, ils ne passent pas du Rihanna, ou à la limite un remix avec une petite partie du vocal. D’ailleurs je l’aime beaucoup. On remarque bien l’influence indéniable de la musique club aux Etats Unis quand on écoute ses derniers singles !
B : Comment produis-tu ? As-tu appris la musique ?
GC : Non, je ne connais pas le solfège. Donc j’ai appris sur le tas. Je produis à l’oreille. Sans me considérer comme un vrai musicien, je joue un peu de piano, guitare et batterie. Je passe évidemment beaucoup plus de temps à trouver la grille d’accords qui me plait mais les logiciels d’aujourd’hui aident beaucoup ! Dans mes débuts, j’ai eu la chance de travailler aux côtés d’un grand arrangeur et brillant pianiste, Don Ray. Il a arrangé entre autres les plus grands morceaux de Cerrone, Claude François, Johnny Halliday. C’est un véritable génie. Il m’a appris comment utiliser un logiciel et un clavier. Etant autodidacte à 100%, je continue à apprendre. Sur internet aussi, les vidéos t’expliquent comment utiliser certains programmes et certaines techniques. J’ai toujours produit sur Logic Audio, puis j’ai testé Ableton Live et récemment je suis passé sur Cubase6. Mais j’utilise toujours Ableton Live pour monter mes mix radio. J’ai une trentaine de radio a travers le monde qui diffusent mes mix, en plus de mon podcast. Je trouve que c’est important, donc je m’y tiens : en 5 ans, je n’ai fait que 3 rediffusions !
B : Penses-tu qu’un DJ doit produire aujourd’hui?
GC : C’est inévitable. Il y a peu de temps encore, tu pouvais être un DJ mondialement connu et avoir des dates un peu partout si tu étais brillant derrière les platines. Aujourd’hui, si tu n’as pas de titres, tu n’as pas de dates. Car les gens viennent écouter les morceaux plutôt que le DJ. A l’inverse, des producteurs bourrés de talent, qui ne mixaient pas auparavant, jouent maintenant en club. D’excellents producteurs mais qui mixent depuis moins d’un an ne peuvent pas être toujours bons. Mais il est possible de sortir un bon track au bout d’un an de travail en studio. Ca me dérange un peu car ils n’ont pas la « culture DJ ». C’est-à -dire aller en club pour écouter les autres DJs, découvrir des nouveaux sons et des techniques de mix différentes. Avant, un titre était pressé à 1000 exemplaires en vinyles, donc seulement 1000 DJs dans le monde l’avaient. Aujourd’hui avec internet, tu peux télécharger certains titres avant leur sortie. Au final, on joue un peu les mêmes disques, plus ou moins bien. C’est dommage, on recherche moins l’exclusivité. C’est essentiel de rester connecté à l’univers DJs. J’ai la chance de connaître pratiquement tout le monde dans le clubbing. Donc je reçois plein de promos. J’en écoute un peu tous les jours. Ca me permet aussi de me tenir au courant des nouveautés et parfois, je trouve des bons tracks que j’ai envie de jouer dans mes sets. Je sors beaucoup en club pour voir les différents endroits, tâter le public, connaître les derniers potins DJ, voir comment les autres DJs jouent. Parfois je prends des idées. Si tu ne sors que dans les soirées où tu mixes, tu risques de te renfermer.
Par ailleurs, les nouveaux DJ-producteurs ne tiennent pas toujours compte de la dimension d’ « entertainement », il faut garder les gens sur la piste, les faire danser, leur donner le sourire. C’est complètement différent d’être seul face à ton logiciel et monter des sons dans un studio. Mixer dans un club est aussi plus difficile que dans un festival, où les gens sont plus happy et venus pour le son. Dans un club les débuts sont parfois longs mais quant à la fin de la soirée, les gens dansent avec la banane, c’est grisant. Pour ça, il faut de l’expérience. Même si tu joues les tubes du moment, on fait tous beaucoup de bootlegs (la voix d’un morceau est montée sur l’instrumental d’un autre), l’ordre et la sélection des titres restent essentiels. Entre DJ-producteurs, on s’échange des exclusivités qui peuvent faire la différence. Par exemple, la moitié de mon set, ce sont des versions inédites, que je fais personnellement. Au départ, je ne pensais pas forcément faire DJ, j’aimais juste produire. Mais l’univers DJ m’attirait : un homme contrôle la scène et créé l’ambiance. J’avais peur au début. Mais une fois la technique acquise, la difficulté est de garder les gens sur la piste et les faire danser. C’est comme le meilleur guitariste qui joue un morceau quelconque. Il a beau avoir la technique, il faut le feeling et un bon morceau pour capter le public. J’ai joué à une soirée, il y a quelques semaines, où les gens ne bougeaient pas mais à la fin ils sautaient tous les bras en l’air, c’était génial !



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